Dimanche 28 juin 2009
Comment transformer des connaissances apprises en sentiments

Apparemment, selon le proverbe cité dans la partie précédent, « Loin des yeux, loin du cœur », cela n’est pas possible. Et on peut le comprendre. On aime son père parce qu’il est bon, mais on n’éprouve pas de sentiments pour tous les pères, et pourtant eux aussi sont bons. À la limite, on pourra éprouver quelques sentiments pour le père de quelqu’un qu’on aime, mais rarement plus. Et pourtant, il existe sans doute des pères bien plus bons que le nôtre. Mais on ne les connaît pas, on ne les rencontre pas, on ne les fréquente pas. Impossible dans ces conditions d’être en relation avec eux, de créer des sentiments, d’être et de sentir proche d’eux. Et pourtant…

Le proverbe n’est pas complètement vrai. Être loin des yeux ou même des cinq sens n’est pas un obstacle pour continuer à éprouver des sentiments et continuer à penser à celui qu’on ne voit plus. Sinon, on ne pourrait plus continuer à aimer son père après sa mort, on l’oublierait peu à peu et on ne penserait plus jamais à lui au bout de quelque temps. On n'éprouverait peu à peu plus rien pour lui. Or souvent, après la mort d'un être cher, on l'aime encore plus fort, car on a tendance à pardonner et à oublier ce qu'on reprochait pour ne garder que le meilleur.

Plus important encore, la mort ou l'absence d'un individu n’est même pas en soi un obstacle pour créer un sentiment à l'égard de ce dernier. La preuve est que certaines personnes arrivent à imaginer et à ressentir la grandeur d’un roi comme Louis XIV et à le considérer comme un très grand roi, bien plus grand, bien plus important, plus puissant et plus vénéré que n’importe quel chef d’état actuel.

Tout cela suggère qu’on peut créer et maintenir dans la durée des sentiments à l’égard de quelqu’un qu’on n’a pas sous les yeux, ni au téléphone, ni par messagerie ou sms. Mais il y a des conditions, évidemment.

Prenons l’exemple de Louis XIV. On a tous le souvenir d’un professeur d’histoire qui nous a appris que de tous les rois de France, Louis XIV est sans aucun doute celui qui était le plus grand. C’était aussi écrit de cette manière dans nos livres d’histoire au collège. Ce n’est pas grand-chose évidemment, mais suffisant pour que quand on demande aux gens « qui est le plus grand roi de France ? », la majorité d’entre eux réponde : « C’est Louis XIV, le Roi-Soleil ! » Sans approfondir plus que cela, l’école républicaine parvient à donner à tous ceux qui passent entre ses mains cette connaissance-là. Mais
à ce stade, cela n’est qu’une connaissance. Est-ce que les gens ressentent réellement la grandeur de ce roi ? Sans doute pas. En tout cas pas autant que celui qui a approfondi la question en lisant des livres sur ce Louis et qui a trouvé des éléments concrets qui lui ont permis de comprendre cette grandeur. Comme de quelle manière Louis a fait agrandir le pavillon de chasse de son père pour faire construire le château de Versailles avec ses 2000 pièces et ses jardins immenses. Celui-là a une idée plus concrète de la grandeur de Louis et cela va lui permettre de commencer à ressentir la grandeur du roi. Surtout s'il a pu voir des photos de ce magnifique château. Et c’est encore mieux s’il a également pu voir des croquis du château à l’époque de Louis XIII, pour comparer, et mieux encore s’il est allé le visiter et constater de ses propres yeux la grandeur de l’endroit. Que dire alors s'il est architecte ou spécialisé dans la construction de jardins de luxe ?

Tout cela montre que c’est le niveau de connaissance qui permet de ressentir la grandeur de quelqu’un qu’on n'a aucune chance de voir et que personne autour de nous ne fréquente non plus. Il arrive même que certaines personnes se retrouvent à éprouver de l’admiration, de l’amour même pour des individus qu’ils n’ont jamais vus, comme c’est le cas pour Napoléon. Et souvent ce sont des spécialistes qui ont des connaissances en politique ou en stratégie militaire et qui, à force d'étudier la vie de Napoléon, sont parvenus à l’aimer pour son génie et parce qu’ils se sentent proche de lui ou qu’ils regrettent qu’il n’y ait personne comme lui aujourd’hui en France. Ou au contraire qui en arrivent à le détester pour sa folie et les massacres dont il fut responsable. Mais la condition à chaque fois, c’est la connaissance qui permet de comprendre à quel point ce que Napoléon a accompli durant sa vie est important.  

De même pour que les sentiments d’amour et de crainte restent forts, il n’est pas besoin de voir ou d’entendre perpétuellement. Au contraire. J’aime mon père, pour ses qualités et pour sa bonté envers moi. Et quand il n’est pas là, je l’aime toujours. Et même plus sans doute. C’est vrai, comme je ne le vois plus, que je ne l’ai plus au téléphone, que je ne peux ni le toucher ni le sentir, je pourrais l’oublier et ne plus l’aimer en permanence, ne plus l’avoir à l’esprit. Mais quand je regarde ces livres qu’il m’avait offerts, je pense à lui et cela me le rappelle et fait vivre l’amour que j’ai pour lui. Chaque fois que je regarde mon fils, qui lui ressemble vraiment fort, je pense à lui. Quand je mange le plat qu’il préfère, quand je vois passer la même voiture que la sienne, quand je rencontre quelqu’un qui fait le même métier que lui, quand je vois un objet qu’il a fabriqué de ses mains, quand j’entends une histoire qu’il m’a racontée, quand je rencontre ses cousins, ses amis ou les frères qu’il fréquente à la mosquée, quand on parle
à la radio de la ville où il habite… Je pense à lui à toutes ces occasions-là et dans bien d’autres, et c’est le sentiment d’amour qui m’envahit. Il augmente même, finalement.

De la même manière, je crains mon voisin depuis qu’il m’a menacé de lâcher ses gros chiens sur moi. Depuis cet incident, dès que je le vois, j’ai peur. Mais je n’ai pas forcément besoin de le voir pour avoir peur. Il suffit que je voie sa voiture ou sa femme, je pense à lui et j’ai peur. Dès que je vois un chien, je pense à lui. Dès que j’entends aboyer, ou que quelqu’un raconte sa mésaventure avec un chien ou avec son voisin. Et quand j’essaie de trouver une solution pour éviter le problème et que je sens démuni, j’ai encore plus peur.

Comme on le voit à travers ces trois exemples, la construction et le maintien des émotions et des sentiments appropriés et justifiés est complexe, mais c’est un système solide et puissant.

Il est solide parce qu’il est basé sur des connaissances sérieuses d'une part et sur de la science d'autre part. Les connaissances, c’est tout simplement le fait de connaître les faits, d’être informé. Ce sont les informations. Je sais que Louis XIV a fait construire le château de Versailles, je sais que mon père parle toujours avec douceur sans s’énerver, et je sais que mon voisin m’a menacé. Si je ne sais rien de tout cela, je ne pourrais jamais éprouver de l’admiration pour Louis, ni de l’amour pour mon père, ni de la crainte pour le voisin. C’est logique.

La science, c’est autre chose. Ce sont les connaissances non pas des faits eux-mêmes mais les connaissances qui permettent de comprendre les faits, d’analyser leurs causes et d’en tirer les conséquences. C’est cela qui va faire naître les sentiments. Et plus la science sera grande, plus la compréhension sera grande et plus les sentiments seront forts. Visiter le château de Versailles ou étudier l’architecture, ou encore comparer le Versailles de Louis XIII et celui de Louis XIV va me faire comprendre à quel point le travail a été immense et à quel point ce roi était grand. Je vais pouvoir l’admirer et avoir envie de m'intéresser à ce que ce roi a fait d’autre durant sa vie.
C'est cette science qui va également me permettre de comprendre que tous les gens ne sont pas aussi gentils et bons avec moi que mon père, que la bonté est une qualité rare et que mon père est doux avec moi parce que c’est sa nature et qu’il m’aime. Je pourrais ainsi l’aimer et comprendre que cette bonté de la part de mon père envers moi est permanente, même quand il me punit. Je vais comprendre que tout ce qu’il fait, c’est par amour pour moi. Et je vais savoir ce que je peux attendre de lui et comment l’obtenir. Et si l’on me raconte des choses sur lui, je saurai si c’est vrai ou non.
Et c’est la même chose pour la menace de mon voisin. Si je m’en tiens aux faits, c’est-à-dire à la menace, je risque fort de ne pas comprendre correctement ce qui m’attend. Mais si je cherche un peu plus, je pourrais découvrir qu'en fait le voisin n’a pas de chien, ou alors seulement un petit chien, ou bien je pourrais apprendre qu’il a plusieurs gros chiens, qu’il a dressés pour être méchants et qu’en plus il s'est déjà retrouvé en garde a vue pour avoir lancé ses chiens contre un autre voisin. En cherchant au-delà des menaces, je peux savoir si le problème est sérieux ou pas, et si je dois craindre ou pas.

Voilà comment la connaissance et la science font du système des sentiments un système solide. Les sentiments vrais ne sont pas basés sur du vent mais sur des faits bien compris.

Et le système est également puissant. Il s’alimente de lui-même, il se renforce de lui-même. Et une chose permet cela : les souvenirs. Dès que je me souviens que mon voisin m’a menacé, mes sentiments ressurgissent au fond de moi. Automatiquement. Car les souvenirs ce sont ces connaissances et cette science qui ont eux-mêmes servi à construire les sentiments. L’importance des souvenirs est justement qu’ils gardent intacts les sentiments. Dès qu’on se souvient, on éprouve des sentiments. C’est automatique. Mais encore faut-il se souvenir. Car ça ne se commande pas. On ne peut pas se forcer à se souvenir. On se souvient c’est tout. Mais pas n’importe quand. On se souvient quand des éléments de l’environnement forcent à se rappeler. Des sortes de signaux qui activent les souvenirs.

Le système de sentiments chez l’être humain est maintenant clairement exposé : on observe les caractéristiques et les actes des autres (connaissances des faits) et parce qu’on les comprend (science) on va ressentir des choses pour les autres (sentiments) qui seront réactivés ensuite, même en leur absence (souvenirs), dès qu’un événement nous y fera penser (signal). Pour créer la relation d’adoration avec Allâh, les choses fonctionnent exactement de la même façon.

à suivre...
Par Les éditions Avant l'Heure - Publié dans : Allâh par Ses Noms
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